Démystifier les mythes à propos de « la mémoire traumatique »

Avant-propos : Pourquoi publier cet article en français

Debunking Myths About Trauma and Memory
Article de Richard J McNally dans Can J Psychiatry, Vol 50, No 13, November 2005.

Des mythes sont répandus dans la presse française sur des notions comme le refoulement, la mémoire traumatique, la mémoire dissociative traumatique ou encore l’amnésie traumatique. J’ai donc entrepris de porter à la connaissance du public francophone l’article sur ce sujet écrit par Richard McNally.  Elizabeth Loftus interrogée par Stéphanie Trastour dans le Monde Magazine du 4 octobre 2014, p. 22, à l’occasion du premier procès en France d’un thérapeute des faux souvenirs, avait dit : « Si les Français doivent traverser le même épisode tragique que les Américains lors de la guerre des souvenirs, je les plains sincèrement ! ».
Brigitte Axelrad

Rappel important

Il ne s’agit pas ici de nier l’existence et la gravité des abus sexuels avérés, de l’inceste et de la pédocriminalité. La lutte contre ceux qui les commettent doit être sans merci.
La possibilité d’induire de faux souvenirs par manipulation mentale ou par des procédés comme l’hypnose est aujourd’hui un fait établi. En effet pour qu’une théorie soit considérée comme faisant partie des connaissances établies, il est nécessaire que celle-ci  fasse l’objet d’expériences avec un résultat expérimental reproductible. C’est bien ce qui s’est produit dans diverses équipes de recherches aux États-Unis, en Grande Bretagne, aux Pays-Bas, etc.. voir notre page  les recherches sur les faux souvenirs.
Mais les « thérapies de la mémoire retrouvée »  qui induisent de faux souvenirs d’abus chez des patients font des ravages :
▪Chez les patients et leurs familles qui en sont les victimes directes.
▪Chez les victimes réelles d’abus sexuels avérés, dont les témoignages risquent d’être discrédités à cause de la confusion entre vrais et faux souvenirs.

La mémoire traumatique ou le refoulement ne peuvent en aucun cas se substituer à une corroboration extérieure ou à des preuves.

amnésie traumatiqueExtrait du livre de R. McNally  Remembering Trauma

 Le Dr Van der Kolk croit que la mémoire d’un traumatisme peut être entièrement organisée à un niveau implicite ou perceptif, sans un narratif  d’accompagnement sur ce qui s’est passé […]   En approuvant la théorie de Van der Kolk, Brown et d’autres ont affirmé que cela autorise les thérapeutes à interpréter « des souvenirs du corps, des flashbacks, des fragments, des sentiments intenses soudains, des comportements d’évitement, des images, des processus sensoriels, et des rêves. Le corps se souvient, même si l’esprit ne peut pas« 
Malheureusement, cette argumentation erronée a inspiré la soi-disant « thérapie de la mémoire retrouvée », sans doute la plus grave catastrophe qui ait frappé le domaine de la santé mentale depuis l’époque de la lobotomie.

L’article de Richard J McNally

Debunking Myths About Trauma and Memory
Article de Richard J McNally dans Can J Psychiatry, Vol 50, No 13, November 2005.
Traduction par Brigitte Axelrad ( j’ai fait de mon mieux ).
Des sous-titres ont été ajoutés pour faciliter la lecture de l’article.

Introduction

Les psychologues ont étudié la mémoire depuis la fin du 19ème siècle (1). Les premiers travaux ont rarement impliqué un matériau ayant beaucoup de signification personnelle ou affective. Ebbinghaus, par exemple, soumettait aux sujets des listes de syllabes dépourvues de sens à apprendre et à se rappeler, dans son effort pour établir les lois régissant le souvenir et l’oubli (1).

Cependant, les temps ont changé. Cent ans après l’apogée de la « syllabe du non-sens », la mémoire est devenue le point focal ( flashpoint ) de l’une des controverses les plus âpres qui ait jamais affecté les domaines de la psychologie et de la psychiatrie (2,3). Comment les gens se souviennent ou oublient leurs expériences les plus horribles est devenu le champ de bataille au centre de la « guerre des souvenirs» (4,5).

D’une part, les experts estiment que le combat, le viol et d’autres événements extrêmement terrifiants sont apparemment gravés dans la mémoire et sont rarement, voire jamais, vraiment oubliés (par exemple, 6). Inversement, d’autres prétendent que l’esprit peut se protéger en bannissant les expériences les plus horribles de la conscience.
Brown, Scheflin et Hammond prétendent que, lorsque le matériau émotionnel atteint le point d’être traumatique en intensité – quelque chose qui ne peut pas être reproduit dans des laboratoires artificiels – dans une certaine sous-population d’individus, le matériau, qui est trop intense, peut ne pas être traité consciemment et peut ainsi devenir inconscient et amnésique (7 , p 97).
Tout en reconnaissant que le traumatisme est souvent mémorable, ces auteurs affirment néanmoins que les victimes développent une amnésie pour un traumatisme précisément parce qu’il peut être aussi massivement terrifiant.
En outre, les théoriciens de l’amnésie traumatique croient que les souvenirs dissociés de traumatismes sont loin d’être bénins. Empoisonnant silencieusement la vie des victimes, ces souvenirs enfouis doivent être exhumés et émotionnellement transformés pour que la guérison puisse se produire.

La controverse

Comment les victimes de traumatismes se remémorent— ou oublient— leurs expériences les plus horribles se trouve au cœur de la controverse la plus affligeante de la psychiatrie et de la psychologie de ces récentes années. Alors que des experts soutiennent que les événements traumatiques — ceux qui sont vécus dans une terreur écrasante au moment où ils se produisent— sont trop bien présents en mémoire, les théoriciens de l’amnésie traumatique sont d’un avis contraire.
Bien que ces derniers théoriciens admettent que le trauma est souvent apparemment gravé dans la mémoire, ils soutiennent néanmoins qu’une minorité significative de survivants est incapable de se souvenir de leur trauma, à cause des mécanismes soit de la dissociation, soit du refoulement.
Malheureusement, les preuves qu’ils présentent à l’appui du concept d’amnésie dissociative traumatique ne soutiennent pas leurs allégations. Le but de cette étude est de dissiper la confusion et de dégonfler les mythes sur les traumatismes et la mémoire.
En outre, certaines techniques sont considérées comme particulièrement utiles dans le processus de récupération de la mémoire (par exemple, 8). Brown et d’autres ont dit que, parce que certaines victimes d’abus sexuels réprimeront leurs souvenirs en les dissociant de la conscience, l’hypnose peut être très utile dans la récupération de ces souvenirs. En effet, pour certaines victimes, l’hypnose fournirait le seul recours possible pour les souvenirs refoulés (7, p 647).

La guerre des souvenirs

En somme, la guerre des souvenirs constitue deux vues radicalement différentes de la façon dont l’esprit fonctionne.
– Alors que d’un côté on fait appel à la science de la mémoire,
– de l’autre côté, on soutient que le souvenir du traumatisme obéit à des lois différentes, ce qui rend la plus grande partie de cette science non pertinente.
Comme l’a souligné le psychiatre David Spiegel dans la préface de son ouvrage, Repressed Memories, la nature de l’amnésie dissociative traumatique serait telle qu’elle ne serait pas soumise aux mêmes règles que celles qui régissent l’oubli ordinaire, c’est plus plutôt que moins, après des épisodes répétés ; elle a une influence forte, et elle est réfractaire à la récupération à travers des indices marquants (is resistant to retrieval through salient cues) (9, p 6).
Bien que Spiegel et d’autres théoriciens de l’amnésie traumatique remettent en question la pertinence de la plus grande partie du travail sur la mémoire, le considérant comme n’ayant rien à voir avec la mémoire traumatique, ils ne sont nullement opposés à la science. En effet, ils citent étude après étude la littérature clinique montrant que de nombreux survivants de traumatismes développent une amnésie de leurs expériences les plus horribles. Malheureusement, ils interprètent souvent mal ces mêmes études qu’ils apportent à l’appui du phénomène, favorisant par inadvertance les mythes sur la mémoire et les traumatismes (voir 7). Le but de cet article est de démystifier ces mythes

Points forts (Highlight)

– Les souvenirs de traumatismes sont, rarement, voire jamais, vraiment oubliés.
– Les souvenirs de traumatismes sont souvent vifs, mais ils ne sont pas immuables (la mémoire ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo).
– Ne pas penser à un traumatisme pendant une longue période n’est pas la même chose qu’être incapable de se le rappeler.

La mémoire ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo

Indépendamment de la façon « photographique » à laquelle nos souvenirs ressemblent parfois, l’esprit ne fonctionne pas comme un enregistreur vidéo. Lorsque nous nous rappelons un épisode de notre passé, nous le reconstruisons à partir d’éléments distribués dans tout le cerveau. Un souvenir est toujours une reconstruction. Il ne s’agit pas de recharger une vidéo pour une relecture avec l’œil de l’esprit (in the mind’s eye). Le souvenir d’un traumatisme n’est pas exempt de ce principe. Le cerveau vivant est dynamique, et même les souvenirs traumatiques les plus vifs ne sont pas des  reproductions littérales,  immuables, de ce qui s’est passé.

Bien que certains théoriciens affirment que les manifestations de la  mémoire traumatique « sont invariables et ne changent pas au cours du temps » (10, p 520), c’est une erreur. Aucun souvenir, traumatique ou autre, n’est gelé pour toujours et à l’abri des vicissitudes du temps.

Un souvenir est toujours une reconstruction.

Il est particulièrement important de garder à l’esprit ce principe lorsqu’on parle de l’ESPT (l’état de stress post-traumatique).
Le concept de retour en arrière, par exemple, implique apparemment la réintégration littérale du contexte sensoriel de l’événement traumatique. Pourtant, la notion d’une rediffusion photographique intemporelle, inflexible, va à l’encontre de ce que nous savons sur la dynamique du cerveau (3, p 113-7). Pour être sûr, le sentiment de réintégration sensorielle peut être très puissant, mais ce sens métacognitif de relecture littérale est illusoire.
Il en va de même pour les cauchemars traumatiques. Bien que des patients rapportent souvent que leurs cauchemars sont la rediffusion de l’expérience traumatique  (par exemple, 11), cela ne peut pas être littéralement vrai.
Il est certain que les rêves étroitement liés à l’événement traumatique peuvent être reconstruits et « revécus » pendant le sommeil, mais de tels revécus ne sont pas des reproductions.

Le corps peut-il vraiment « garder en lui le score» ?

(Does the Body Really “Keep the Score” by Itself?)

Le psychiatre Bessel Van der Kolk en intitulant ainsi un article :  » Le corps garde le score  » (12), a inspiré la croyance que les victimes peuvent présenter des expressions corporelles de la mémoire traumatique, pas nécessairement accompagnées par la mémoire narrative, le récit du traumatisme. Le Dr Van der Kolk croit que le souvenir d’un traumatisme peut être « entièrement organisé à un niveau implicite ou perceptif, sans un texte d’accompagnement sur ce qui s’est passé  » (10, p 512).
En d’autres termes, les victimes peuvent être tout à fait inconscientes du fait qu’elles ont subi un traumatisme extrême, mais leurs corps  » garde le score. « 

Interpréter « la mémoire du corps » ?

Approuvant la théorie de Van der Kolk, Brown et d’autres ont affirmé que cela autorise les thérapeutes à interpréter « les souvenirs du corps, les flashbacks, les fragments, les sentiments intenses soudains, les comportements d’évitement, les images, les processus sensoriels et les rêves » (7, p 187) comme des souvenirs implicites d’un traumatisme dissocié. Le corps se souvient, même si l’esprit ne le peut pas (13).
Malheureusement, cette ligne de raisonnement erroné a inspiré la soi-disant « thérapie de la mémoire retrouvée « , sans doute la plus grave catastrophe qui ait frappé le domaine de la santé mentale depuis  l’époque de la lobotomie.
Des problèmes conceptuels et empiriques sont un lourd handicap à la théorie de Van der Kolk (pour une critique détaillée, voir 3, p 177-82).
Bien que la mémoire implicite soit un phénomène véritable, il ne peut être traduit dans la mémoire narrative, et il ne montre pas de traces de son origine. Par conséquent, on ne peut pas supposer que les attaques spontanées de panique, par exemple, sont des expressions implicites du souvenir dissocié d’une agression sexuelle. En effet, bien que la réactivité physiologique aux rappels du trauma se produise très certainement, elle est accompagnée du souvenir explicite conscient de l’événement traumatique. Enfin, la mémoire implicite, comme toutes les formes de mémoire, est l’objet de modifications au cours du temps (14). Il n’existe pas de preuves convaincantes que les survivants de traumatismes présentent des souvenirs implicites de traumatismes, tels que la réactivité psychophysiologique, sans éprouver aussi des souvenirs explicites de l’horrible événement.

L’émotion ne confirme pas la vérité

Les personnes souffrant de stress post-traumatique qui se rappellent leurs expériences traumatisantes en laboratoire signalent souvent l’angoisse intense et présentent une activation psychophysiologique en  harmonie avec l’expérience subjective (15). Cependant, on ne peut pas déduire la véracité d’un souvenir à partir de l’émotion qui accompagne le souvenir, –  un fait parfois oublié par les traumatologues.
Par exemple, il y a plusieurs années, lorsque certains patients récupéraient des « souvenirs » d’abus rituel satanique, l’intense émotion  accompagnant ces  » souvenirs  » avaient convaincu de nombreux thérapeutes que quelque chose de vraiment horrible était arrivé à ces personnes. Ainsi que l’affirme Bloom,  » on peut dire avec un grand degré de certitude que leur tableau clinique est conforme seulement avec un traumatisme de proportions monumentales  » (16, p 463).
En réalité, la croyance sincère que l’on a été traumatisé peut produire une excitation émotionnelle intense au moins aussi grande que celle exposée par les patients d’un SSPT (Syndrome de Stress Post Traumatique).

Les  enlèvements par des extraterrestres

Par exemple, notre groupe de recherche a recruté des personnes qui ont déclaré avoir été enlevées et traumatisées par des extraterrestres et les ont exposées à des scripts sur bande sonore de leur traumatisme de l’enlèvement dans le laboratoire de psychophysiologie (17).
L’abducté (la personne « enlevée ») typique ne souffrait pas de psychose, elle était caractérisée par une imagination riche, avait eu une histoire de paralysie du sommeil isolée, accompagnée par des hallucinations hypnopompiques (« au réveil ») d’intrus extraterrestres dans la chambre, et avait subi des séances de récupération de souvenirs hypnotiques dans lesquelles ont émergé des comptes rendus détaillés d’avoir été  médicalement  et sexuellement examinée dans des vaisseaux spatiaux (18,19).
L’exposition de leurs « faux souvenirs » d’un traumatisme enregistrés a provoqué une détresse subjective marquée et une réactivité psychophysiologique (par exemple, le rythme cardiaque, la conductance de la peau, et l’activité électromyographique du visage) (17). Étonnamment, le degré de réactivité était supérieur à celui présenté par les anciens combattants du Vietnam avec un         diagnostic de SSPT (Syndrome de Stress Post Traumatique) quand ils ont écouté la bande sonore de leur traumatisme de guerre (20). La croyance que l’on a été traumatisé peut entraîner des réponses subjectives et psychophysiologiques impossibles à distinguer des réponses de ceux qui souffrent du SSPT. Par conséquent, on ne peut pas déduire la véracité d’un souvenir à partir des réactions émotionnelles qui l’accompagnent.

Confusion entre répétition, excitation émotionnelle et souvenir

La citation précitée de Spiegel exprime le point de vue que les victimes sont plus susceptibles de dissocier des souvenirs qui sont émotionnellement intenses et plus susceptibles de masquer les événements traumatiques répétés, plutôt que  les événements traumatiques uniques. Les deux notions contredisent ce que nous savons sur la manière dont l’excitation et la répétition affectent le souvenir.
La libération des hormones de stress pendant des événements répulsifs ou traumatiques renforce le souvenir de l’expérience traumatisante  (21). L’excitation intense renforce le souvenir de la caractéristique essentielle de l’événement suscité, elle ne s’atténue pas.
En outre, les psychologues ont su depuis l’époque d’Ebbinghaus, que la répétition renforce le souvenir, elle ne l’affaiblit pas. Plus souvent un certain type d’événement se produit, que ce soit de voler sur des avions, de prendre le petit déjeuner, ou d’être sexuellement abusé, plus la personne se rappellera avoir connu ce type d’événement. Les détails de tout voyage en avion, du petit déjeuner ou d’un épisode d’abus peuvent se fusionner avec d’autres au fil du temps, ce qui rend difficile de désagréger les très nombreux cas similaires du même type d’événement. Cependant, la répétition renforce le souvenir de cette catégorie d’événement. Ainsi, plus une personne est traumatisée, plus il ou elle se souviendra d’avoir été traumatisée, même si les détails d’un événement particulier peuvent être rendus flous par les autres.

Des  confusions  au sujet de l’amnésie dissociative traumatique 

De loin, la confusion la plus importante au sujet des traumatismes et des souvenirs se rapporte à  la notion d’amnésie traumatique (ou dissociative) (22).

Les théoriciens de l’amnésie traumatique reconnaissent que la plupart des victimes ne se souviennent que trop bien de leur traumatisme. Cependant, ils affirment également qu’une minorité importante des victimes sont incapables de se souvenir de leurs expériences les plus horribles, précisément parce que ces expériences étaient trop traumatisantes à envisager pour l’esprit.

En effet, Brown et d’autres ont annoncé un « écrasant soutien scientifique à l’existence du souvenir refoulé ou dissocié » (7 , p 538-9). Cependant, ces théoriciens ont fréquemment mal lu les différentes études qu’ils citent à l’appui du phénomène.

L’encodage incomplet n’est pas  de l’amnésie traumatique

Comme preuve de l’amnésie traumatique certains théoriciens cliniques pointent le critère de PTSD du DSM- IV de  » l’incapacité à se rappeler un aspect important du traumatisme «  (23, p. 428).

Bien entendu, l’esprit ne fonctionne pas comme un magnétoscope, et donc il n’y a aucune raison de s’attendre à ce que tous les aspects d’une expérience traumatisante soient encodés en mémoire en premier lieu.

Sous des conditions de forte excitation, la plupart des personnes s’occupent de la caractéristique centrale de l’événement, au détriment des caractéristiques périphériques.
Les individus qui ont subi un vol à main armée ne parviennent parfois pas à encoder le visage du voleur, souvent parce que leur attention est fixée sur son arme. Un échec à se rappeler le visage de l’agresseur ne constituerait pas « l’amnésie » d’un aspect important du traumatisme, parce que la victime n’a jamais encodé le visage en mémoire en premier lieu. Le symptôme du DSM- IV est ambigu, car il ne parvient pas à faire la distinction entre l’encodage suivi par l’échec de la récupération (c’est -à-dire l’amnésie) et l’échec simple à encoder pendant l’événement lui-même. Par conséquent, l’approbation de ce symptôme n’étaye pas clairement la notion que les gens ne peuvent pas rappeler les aspects de leurs expériences traumatisantes.

L’oubli de tous les jours n’est pas de l’amnésie traumatique

Les personnes souffrant de divers troubles psychiatriques, y compris du SSPT, se plaignent souvent que leur mémoire n’est pas aussi bonne qu’elle avait l’habitude d’être. Les préoccupations d’un malheur personnel, y compris les souvenirs de traumatismes, peuvent entraîner la perception subjective d’une mauvaise mémoire.
Cependant, l’oubli de tous les jours, qui se développe suite à un événement traumatique, n’est pas la même chose que l’amnésie pour  traumatisme, une incapacité à se souvenir du traumatisme lui-même.
Malheureusement, les théoriciens de l’amnésie traumatique présentent des études documentant ce problème général de la mémoire, comme si elles apportaient une confirmation à l’amnésie pour traumatisme. Par exemple, Freyd a cité l’étude d’Archibald et de Tuddenham sur la fatigue des patients des batailles de la Seconde Guerre mondiale (24) comme montrant « l’amnésie des anciens combattants pour leurs expériences de combat » (25, p. 40).
Bien que 65% des patients souffrant de fatigue de combat se plaignent de troubles de la mémoire, il s’agit de l’oubli de tous les jours, et non d’amnésie traumatique des expériences traumatiques proprement dites.
En effet, Archibald et Tuddenham ont trouvé exactement le contraire de ce que Freyd a prétendu qu’ils ont trouvé. Plutôt que d’avoir une « amnésie  » pour leurs expériences de combat, ces patients « ne peuvent pas effacer leur souvenirs douloureux » (24, p. 480). Apparemment, leurs souvenirs de combat vifs, intrusifs, perturbaient leur capacité à se souvenir des choses dans la vie de tous les jours.

L’amnésie psychogène  n’est pas de l’amnésie traumatique

Bien que le terme d’amnésie psychogène soit parfois utilisé comme synonyme de l’amnésie traumatique, ils sont différents. Les cas d’amnésies psychogènes canoniques sont caractérisés par une perte de la mémoire rétrograde soudaine, massive, y compris la perte de l’identité (26). Bien que parfois précédée de sources de stress, de signification étiologique incertaine, (par exemple, les difficultés dans son travail, ou dans son mariage), les cas d’amnésie psychogène sont rarement traumatiques, et il n’y a aucune dommage physique évident pour le cerveau, comme par exemple un sérieux coup à la tête. Ce syndrome rare habituellement se remet soudainement après plusieurs jours ou semaines et sans thérapie de restauration des souvenirs.
Les allégations d’amnésie pour traumatisme sont très différentes.
Il est affirmé non seulement  que le syndrome résulte d’une exposition à un événement traumatique, mais que l’échec à se souvenir est également spécifique du traumatisme lui-même. L’amnésie traumatique n’implique pas la perte complète et une incapacité à se souvenir de quoi que ce soit de son passé.
En conséquence, le syndrome d’amnésie psychogène ne doit pas être présenté comme appui à des affirmations que les victimes de traumatismes sont incapables de se souvenir de leur traumatisme.

L’amnésie organique n’est pas de l’amnésie traumatique

Des traumatologues confondent parfois l’amnésie organique résultant de dommages directs au cerveau avec l’amnésie résultant de causes psychiques.

Par exemple, Brown et autres (7) ont écrit que « Dollinger a constaté que 2 des 38 enfants étudiés après avoir vu la foudre frapper et tuer un camarade n’avait pas de souvenir de l’événement » (7, p 609-10).
Toutefois, Brown et d’autres ont oublié de mentionner que les enfants amnésiques avaient eux-mêmes été frappés par des flashs latéraux de l’éclair lumineux de la foudre principale, assommés, et presque tués. Compte tenu de l’énorme traumatisme au cerveau subi par ces deux jeunes, il n’est pas étonnant qu’ils aient une amnésie après le coup de foudre.
Les enfants qui avaient été témoins de cette horreur, mais qui n’avaient pas eux-mêmes été frappés par la foudre, ne s’en souviennent que trop bien. Par conséquent, nous pouvons être sûrs que l’amnésie des 2 enfants frappés par la foudre est attribuable aux aspects physiques, et non psychiques, de leur malheur.

La non-divulgation n’est pas de l’amnésie traumatique

Certaines victimes confirmées d’abus de l’enfance ne reconnaissent pas avoir été abusées lorsqu’elles sont interrogées  par les enquêteurs de l’étude ( par exemple, 28).
Bien que ces cas puissent en effet constituer une véritable incapacité à se rappeler des événements violents, un échec à divulguer l’abus pendant l’interrogatoire ne compte pas comme une preuve non ambiguë de l’amnésie.

Par exemple, dans une étude les chercheurs ont recontacté ceux qui, dans leur réponse, n’ont pas révélé le fait et ils ont découvert qu’aucun d’entre eux ne s’était pas rappelé l’abus pendant l’interview précédente (29). Pour diverses raisons, telles que l’aversion envers l’enquêteur, chacun de ces répondants n’était pas disposés à divulguer l’abus et à en discuter. Bien que la non-divulgation puisse signifier amnésie, elle ne peut pas être assimilée à une véritable incapacité à rappeler, à moins que d’autres éléments de preuve étayent cette hypothèse.

L’amnésie infantile n’est pas de l’amnésie traumatique

La plupart des gens se souviennent très peu de leur vie avant l’âge de 4 ou 5 ans. La maturation du cerveau et les changements cognitifs, en particulier dans  le langage, rendent difficile pour les enfants plus âgés et encore moins pour les adultes de se rappeler des événements codés pendant les années préscolaires.
Le résultat est que les très jeunes enfants peuvent être incapables de se rappeler  des événements hostiles survenus au cours de leurs premières années, et ce n’est pas  parce que l’expérience a été si traumatisante qu’elle a été  bloquée hors de la conscience, mais parce qu’on ne se souvient de presque rien de toute façon de ces années, par la grâce de l’amnésie infantile.
Certains cas d’incapacité apparente à rappeler un abus infantile précoce semblent imputables à l’amnésie infantile en raison du très  jeune âge des enfants quand il s’est produit (30).

Ne pas penser à quelque chose pendant un temps long n’est pas de l’amnésie traumatique

La confusion peut-être la plus fréquente dans le domaine est de mal interpréter le fait de ne pas penser à quelque chose comme une incapacité à s’en souvenir. Par exemple, Brière et Conte ont constaté que près de 60% des patients psychiatriques adultes ont répondu par l’affirmative lorsqu’on leur a demandé « s’il y avait eu un moment pendant lequel ils ne pouvaient pas se souvenir de [l’abus sexuel] » (31, p 24).

Brière et Conte ont interprété ces données comme la preuve du « refoulement relatif à des abus sexuels » (31, p 26). Une réponse affirmative à cette question implique que le sujet a passé une période de temps à essayer,  sans succès, de se rappeler de son abus sexuel.

Cependant, si les sujets de Brière et Conte avaient été totalement ignorants d’avoir été traumatisés, sur quelle base auraient-ils tenté de se rappeler les souvenirs d’abus en premier lieu ?

La question est à la limite de l’absurde, et  l’explication des résultats la plus probable est que les sujets ont interprété la question comme signifiant : « n’y-a-t-il jamais eu un moment où vous ne pensiez pas à votre abus ? » Néanmoins, ne pas penser à quelque chose pendant longtemps n’est pas la même chose que d’être incapable de se le rappeler, et c’est d’être incapable de se rappeler les informations codées qui constitue l’amnésie.

Pour sûr, il est tout à fait concevable que les sujets dans l’étude de Brière et Conte pouvaient très bien s’être rappelé leur abus seulement avec une grande difficulté, si quelqu’un les avait directement interrogés à ce sujet pendant les années où l’abus ne leur est jamais revenu à l’esprit.
Mais l’insuccès d’un souvenir à venir au niveau conscient pendant plusieurs années ne signifie pas qu’il a été activement bloqué hors de la conscience par des mécanismes inhibiteurs putatifs, tels que le refoulement ou la dissociation.

Certains sujets peuvent oublier s’être rappelé l’abus auparavant

Pour compliquer les choses, certaines personnes qui ont cru qu’elles n’avaient pas pensé à leur abus pendant de nombreuses années, en fait, y avaient pensé : elles se l’étaient rappelé, mais avaient oublié qu’elles s’en étaient souvenu (32).

Ces personnes ont été surprises quand d’autres leur ont dit qu’elles avaient déjà discuté de leur abus auparavant pendant la période où elles pensaient que les souvenirs ne leur étaient jamais venus à l’esprit. Ainsi, il est possible que certains sujets dans les études comme celles de Brière et Conte aient oublié des souvenirs antérieurs de leur abus.
Il y a encore une autre explication pour lesquelles les individus peuvent échouer à se souvenir de leur abus sexuel  infantile jusque de nombreuses années plus tard. Au moins dans notre programme de recherche, beaucoup d’adultes rapportant des souvenirs d’abus sexuel récupérés n’avaient pas vécu leur abus comme traumatique, en partie parce qu’ils n’ont pas compris ce qui se passait (33, 34).

Quand l’abus n’a pas été vécu comme traumatique

Notre sujet-type rapporte avoir été abusé de façon non violente (par exemple, avoir subi des attouchements) par un adulte de confiance   (par exemple, un grand-père) à une ou plusieurs occasions et il rapporte avoir été bouleversé, effrayé, et confus, mais pas massivement terrifié.
Ne comprenant pas l’abus comme un abus, le sujet parvient à ne pas penser à l’expérience, ce qui est souvent facilité par l’absence de signaux de récupération (par exemple, lorsque l’auteur s’éloigne).
Des années plus tard, une rencontre avec des rappels provoque le souvenir de l’expérience depuis longtemps oubliée, que le sujet comprend maintenant correctement comme étant un abus sexuel. Ainsi, contrairement au point de vue  standard de l’amnésie dissociative traumatique (« refoulement »), les sujets n’oublient pas leur abus, car il n’était ni traumatique ni compris comme un abus. Pas besoin de postuler un mécanisme spécial, comme l’amnésie dissociative ou le refoulement, pour expliquer pourquoi ces premières expériences désagréables et mal comprises ne sont pas venues à l’esprit depuis de nombreuses années.

Il va sans dire que mettre l’accent sur le fait que l’abus sexuel infantile n’est pas toujours traumatique, dans le sens d’être terrifiant, ne diminue en rien son caractère moralement répréhensible. L’abus sexuel est un mal social, indépendamment de savoir s’il déclenche la terreur ou cause une maladie psychiatrique.

Conclusion

Les guerres de la mémoire ne sont pas de la science contre de l’antiscience.
Au lieu de cela, elles concernent le fait d’interpréter correctement la science en contraste avec la science mal interprétée. Quand la science est interprétée  correctement, la preuve démontre que les événements traumatiques – ceux vécus  comme massivement terrifiants au moment de leur apparition – sont fortement inoubliables et rarement, sinon jamais, oubliés.

Funding and Support

Preparation of this manuscript was supported by grant MH 61268 from the National Institute of Mental Health, Bethesda, Maryland.

References

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Richard McNally, Professor, Department of Psychology, Harvard University, Cambridge, Massachusetts.

Address for correspondence: Dr RJ McNally, Department of Psychology, Harvard University, 1230 William James Hall, 33 Kirkland Street, Cambridge, MA 02138
e-mail: rjm@wjh.harvard.edu

Can J Psychiatry, Vol 50, No 13, November 2005 The Canadian Journal of Psychiatry—In Review