Le débat sur la dissociation

Introduction

Sur de la base de  la théorie Janet (1889, 1919), les chercheurs en psychologie  expliquent la relation entre une histoire des traumatismes et des symptômes dissociatifs signalés de  deux façons contradictoires. J’ai traduit ci- dessous les extraits des articles.

La thèse des cliniciens (méta-analyse de Constance Dalenberg* an all.) 2012

Ce sont des cliniciens, tenants de la thérapie de « la mémoire retrouvée »  (Constance J. Dalenberg, Bethany L. Brand, and all. ). Ils expliquent  la dissociation pathologique comme une réponse à un stress traumatique antérieur et / ou à une adversité psychologique sévère c’est ce qu’ils appellent le Trauma Model (TM) . D’autres chercheurs proposent la thèse que la dissociation rend les individus enclins au fantasme, engendrant ainsi des souvenirs confabulés de traumatismes. C’est le Fantasy Model (FM)

Les auteurs examinent les données relatives à une série de 8 prédictions comparées basées sur le modèle du traumatisme et le modèle fantasme de la dissociation, dans un article publié en 2012  » Evaluation of the Evidence for the Trauma and Fantasy Models of Dissociation »  

Figure 1. The trauma model and fantasy model of the trauma– dissociation relationship.

« Nous concluons, sur la base des preuves liées à ces 8 prédictions, qu’il existe un fort soutien empirique pour l’hypothèse que le traumatisme provoque la dissociation et que la dissociation reste liée à l’histoire du traumatisme lorsque la propension à la fantaisie est contrôlée. Nous trouvons peu de soutien pour l’hypothèse que la relation de dissociation-traumatisme est due à la propension aux fantasmes ou aux souvenirs confabulés de traumatismes. »

Selon les auteurs :
« La dissociation n’est pas associée de manière fiable à la suggestibilité, et il n’y a aucune preuve pour la prédiction du modèle fantasme d’une plus grande inexactitude de la mémoire récupérée. Au lieu de cela, la dissociation est, selon nous, positivement liée à une histoire de récupération de la mémoire traumatique et liée négativement aux mesures plus générales de la cohésion narrative. »

* Constance Dalenberg enseigne à Alliant International University de San Diego. La California School of Professional Psychology (CSPP) enseigne la psychologie clinique, le clinical counseling, et les thérapies familiales et conjugales. C Dalenberg est aussi psychologue clinicienne à La Jolla en Californie. Elle milite pour l’amnésie traumatique et les souvenirs retrouvés, la dissociation causée par un traumatisme…. Elle a notamment publié en octobre 2006 un article dans Trauma Violence and Abuse intitulé « Recovered  Memory and the Daubert Criteria ». Elle affirme  :  » les souvenirs retrouvés apparaissent comme très largement exacts même après une longue période. »

La réponse des chercheurs sur la mémoire (E. Loftus, S. O. Lilienfeld, H. Merckelbach,  R. McNally…) 2012

Ces chercheurs (comme  E. Loftus, S. O. Lilienfeld, H. Merckelbach,  R. McNally, T. Giesbrecht, S.J. Lynn… )  soutiennent que la dissociation est un processus psychologique qui ne relève pas  de manière causale  des événements traumatiques ou stressants qui ont précédé.  Ce modèle est appelé modèle du fantasme (FM).  Ils affirment que les antécédents de traumatismes rapportés par des personnes ayant des expériences dissociatives et / ou des troubles dissociatifs sont en grande partie des confabulations ou des exagérations résultant de la propension au fantasme, de la suggestion et des distorsions cognitives.

Ils ont publié en 2014 une analyse contradictoire du travail de méta- analyse de C. Dalenberg « The Trauma Model of Dissociation: Inconvenient Truths and Stubborn Fictions. Comment on Dalenberg et al.  » (2012). Il écrivent :
 »  Dalenberg et al. (2012) ont soutenu que des preuves convaincantes :
– (a) soutiennent le modèle de traumatisme qui existe de longue date (TM), qui pose que le traumatisme précoce joue un rôle clé dans la genèse de la dissociation ; et
– (b) réfutent le modèle du fantasme (FM), qui pose que la propension au fantasme, la suggestibilité, les échecs cognitifs et d’autres variables favorisent la dissociation.

Nous  examinons dans cet article les données probantes portant sur les 8 prédictions de Dalenberg et al. et les trouvons largement en manque de soutien empirique. Nous soutenons que les auteurs répètent des erreurs commises par de nombreux partisans du Trauma Model (TM), comme d’attribuer un rôle étiologique central au traumatisme en l’absence de preuves suffisantes.

Plus précisément, Dalenberg et al. passent trop rapidement des données corrélatives aux conclusions causales, ne considérant pas de manière adéquate l’absence de corroboration des abus dans de nombreuses études et sous-estiment la relation entre la dissociation et les faux souvenirs.

Néanmoins, nous identifions les points d’accord entre le TM et le FM concernant les modérateurs potentiels et les médiateurs des symptômes dissociatifs (par exemple, le milieu familial, les vulnérabilités biologiques) et l’hypothèse selon laquelle le désordre d’identité dissociative est un trouble de la compréhension de soi.

Nous reconnaissons que les traumatismes peuvent jouer un rôle causal dans la dissociation, mais que ce rôle est moins central et spécifique que Dalenberg et al. ne le soutiennent.

Enfin, bien qu’une hypothèse clé du TM soit l’amnésie dissociative, la notion selon laquelle les gens peuvent coder des expériences traumatiques sans pouvoir se les rappeler manque de soutien empirique fort.

En conséquence, nous concluons que le domaine devrait maintenant abandonner le modèle simple de traumatisme et de dissociation et adopter des modèles multifactoriels qui tiennent compte de la diversité des causes de la dissociation et des troubles dissociatifs.

Nos conclusions :

En somme, Dalenberg et al. (2012),
(a) défendent de façon tenace la notion de Janet (1889/1973), notion selon laquelle le traumatisme est la cause profonde de la dissociation,
(b) sont sélectifs dans leur évaluation de la littérature et d’autres explications pour la dissociation, 
(c) caractérisent mal de nombreux principes de base du Fantasy Model.  

Pourtant, il existe des indicateurs encourageants au-delà des perspectives théoriques. Dalenberg et al. :

  • reconnaissent l’importance des médiateurs et des modérateurs,
  • reconnaissent que le Dissociative Identity Disorder (DID) est un désordre de compréhension de soi.
    Ce qui implique que le lien entre le traumatisme et l
    a dissociation n’est pas inévitable et fait avancer le débat en articulant les principes clés et les prédictions de la TM.
    À notre avis, peu de choses seront accomplies en se limitant au modèle simpliste et obsolète du modèle  traumatisme- dissociation, que Janet (1889/1973) a proposé il y a plus d’un siècle.
    À cet égard, la reconnaissance par Dalenberg et al. (2012) de la complexité causale de la dissociation, bien qu’accommodant insuffisamment des variables de troisième niveau et des explications alternatives, est une avancée sur de nombreux traitements antérieurs du lien  traumatisme – dissociation.
    Les théoriciens, les chercheurs et les cliniciens d’aujourd’hui sont négligents en ignorant une foule de variables, y compris le fantasme, la propension, la  suggestibilité, la suggestion, les troubles co-occurrents, les échecs cognitifs, les déficits neurologiques et, oui, les répercussions possibles des traumatismes, dans leur quête pour obtenir un compte rendu complet de la dissociation et des troubles dissociatifs. »

La réponse de C. Dalenberg (2014)

Dans un article,  « Reality Versus Fantasy: Reply to Lynn et al. « (2014) les auteurs écrivent :

« Cet échange a clarifié les points d’accord. Il est maintenant évident que les théoriciens TM et FM acceptent que le traumatisme joue un rôle causal dans la dissociation, que ce rôle est complexe et que le modèle  traumatisme-dissociation peut avoir des trajets indirects comme directs.

Nous convenons maintenant que la conclusion que les individus dissociatifs sont suggestibles, si souvent présentée dans la littérature FM comme des faits, n’est pas une conclusion soutenue par notre méta-analyse de la littérature disponible.

Nous convenons  que le questionnement  suggestif et la thérapie suggestive est problématique pour toute clientèle psychiatrique, y compris les fortes suggestions selon lesquelles les individus ont ou n’ont pas de Dissociative Disorder (DD) ou ont ou n’ont pas d’histoire de traumatisme.

Nous convenons que de nombreuses études sur la dissociation, la suggestibilité et la propension à l’imagination ne comprennent pas des contrôles pour les conditions pathologiques comorbides* et que ces contrôles seraient utiles.
* des maladies qui surviennent souvent ensemble (comorbidité)

Compte tenu de l’absence de preuves que, dans l’ensemble, les individus dissociatifs simplement fantasment des traumatismes, nous espérons qu’à l’avenir tous ceux qui étudient et traitent des traumatismes et de la dissociation peuvent convenir

  • de l’examen de modèles plus complexes des traumatismes et de la réponse traumatique,
  • de l’inclusion plus fréquente de la dissociation dans les études d’autres affections comorbides traumatiques,
  • et un examen plus approfondi des modèles concurrents de dissociation et de ses antécédents et de ses conséquences. Notre conclusion : La dissociation est une réponse à la réalité du traumatisme, et la connexion entre les deux n’est pas un fantasme. »

    Conclusion sur cette polémique

    Le fossé entre :
    -cliniciens partisans convaincus du Trauma Model (TM) attribuant un rôle central au traumatisme  et
    – chercheurs scientifiques sur la mémoire partisans  du modèle du fantasme (FM), qui affirment que  la propension au fantasme, la suggestibilité, les échecs cognitifs et d’autres variables favorisent la dissociation, n’est donc pas près d’être comblé.

    Références

    [1]Dalenberg, C. J., Brand, B. L., Gleaves, D. H., Dorahy, M. J., Loewenstein, R. J., Cardeña, E., . . . Spiegel, D. (2012). Evaluation of the evidence for the trauma and fantasy models of dissociation. Psychological Bulletin, 138, 550–588. doi:10.1037/a0027447

    [2]Lynn, S. J., Lilienfeld, S. O., Merckelbach, H., Giesbrecht, T., McNally, R., Loftus, E., . . . Malaktaris, A. (2014). The trauma model of dissociation: Inconvenient truths and stubborn fictions. Comment on Dalenberg et al. (2012). Psychological Bulletin, 140, 896–910. doi:10.1037/ a0035570

    [3] C.J. Dalenberg, R.J. Loewenstein, M. J. Dorahy,  P.A. Frewen, B. L. Brand, …(2014)  Reality Versus Fantasy: Reply to Lynn et al. Psychological Bulletin © 2014 American Psychological Association 2014, Vol. 140, No. 3, 911–920

    Ma contribution au débat sur la dissociation

    Les extraits qui suivent sont issus des deux articles que j’ai publiés en  2009 dans les dossiers de l’Observatoire Zététique, qui se trouvent aussi sur mon site dans la colonne « Observatoire Zététique ». (Les numéros des notes correspondent à ceux proposés par cet article ).

     Un peu d’histoire

C’est en France, à la fin du 19e siècle, que les premiers cas de dissociation de la personnalité ont été décrits, à l’époque de Janet et de Charcot, au moment où naissaient les sciences de la mémoire, avant de disparaître du devant de la scène. Mais, à cette époque, les personnalités observées étaient seulement doubles. C’est à partir des années 1960 aux États-Unis qu’elles devinrent multiples, très souvent après leur prise en charge par des psychiatres.

Au début, la plupart des patients consultant un thérapeute pour cause de dépression ou d’anxiété, ne présentaient pas de troubles dissociatifs. Toutefois, écrit Ian Hacking en 1980, en raison de la médiatisation apportée à ces cas, certaines personnes annonçaient le nombre de leurs personnalités en entrant dans le cabinet du thérapeute, alors que beaucoup de praticiens ne savaient pas encore poser ce diagnostic.

 

« Je est un autre. » Arthur Rimbaud , Lettre à Paul Demeny, 15 mai 1871

 

La « personnalité multiple » est devenue un diagnostic officiel de l’American Psychiatric Association en 1980, puis le DSM-IV (Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, utilisé en Amérique du Nord et également en Europe) l’a désignée en 1994 sous le vocable de « trouble dissociatif de l’identité », sans changer les symptômes, au prix d’une rude querelle entre les tenants de la personnalité multiple et les sceptiques, qui voulaient rompre avec le folklore des descriptions.

Les origines théoriques de la personnalité multiple : Janet et Freud

Janet et Freud étaient tous deux fascinés par le trauma, mais ils mirent en avant des traumas totalement différents.

Pierre Janet (1859-1947), psychologue français qui occupait la chaire de Psychologie Expérimentale et Comparée au Collège de France entre 1902 et 1934, identifia le phénomène de dissociation comme étant l’expression de traumatismes de jeunesse créant à terme des dissociations ou des problèmes de multiples personnalités. Janet avait pris pour habitude de traiter ses patients par l’ « hypnose », considérant que la maladie n’était pas une maladie somatique, mais une maladie « psychique ». Le trauma était pour lui un trauma moral, c’est-à-dire provoqué par un événement triste ou dramatique, tel que la perte d’un parent.

Freud (1856-1939), fondateur de la psychanalyse, s’opposa à l’idée de dissociation de Janet pour des raisons personnelles plus que théoriques. Freud, considérant Janet comme une menace et un rival, mit toute son énergie à discréditer ses thèses. Hacking écrit : « Janet fut victime de la haute opinion que Freud avait de lui-même, et qu’il imprima à tout le mouvement psychanalytique. Janet était un érudit ; Freud, par comparaison était un entrepreneur qui ruina la réputation de Janet. »[42]  Freud vit dans la cause de l’hystérie un trauma sexuel refoulé et prétendit pouvoir le guérir en l’exhumant par l’hypnose, puis par l’imposition des mains et enfin par la méthode des associations libres. Janet critiqua très sévèrement l’importance attribuée par Freud à la sexualité, car un grand nombre de traumas rencontrés chez ses propres patients n’étaient pas sexuels.

Janet et Freud travaillèrent donc tous deux sur le traumatisme passé comme cause première.

  • Alors que Janet expliquait le manque de souvenirs du traumatisme par l’oubli, qui est une fonction normale et indispensable à l’équilibre mental mais qui dans l’amnésie relève d’une faiblesse psychique,
  • Freud expliqua l’absence de souvenirs par le refoulement, processus inconscient destiné à protéger le sujet des tourments psychiques dus au trauma. Si l’oubli concerne aussi bien les événements heureux ou malheureux de notre vie passée, le refoulement s’exerce sur les événements traumatiques. Si l’oubli témoigne de la faillibilité de la mémoire et de sa fragilité, laissant place à l’imagination pour combler ses lacunes, le refoulement est considéré par Freud comme le pouvoir de conserver intacts les événements passés et de les récupérer inaltérés par la grâce de l’analyse.

Janet et Freud : Des approches bien différentes

Janet, en médecin intègre, s’occupait des névroses causées par des traumas, en suggérant au patient sous hypnose que le trauma n’avait jamais eu lieu. Il avait comme objectif d’aider ses patients à surmonter leurs troubles psychiques. Il ne considérait pas qu’il devait mener ses patients à la connaissance de soi, d’ailleurs pas nécessairement vraie. Freud, au contraire, pensait que ses patients devaient voir la vérité en face, comme il la voyait.

Janet pensait que les souvenirs de traumatismes étaient la cause des symptômes de dissociation et ne fit jamais aucune tentative pour changer les souvenirs de ses patients. Il les prenait tels quels, sans chercher derrière un contenu sexuel, comme le fit Freud, et suggérait à la personnalité secondaire de ne plus avoir d’hallucinations. Dans le même esprit, les techniques comportementalistes actuelles ne se préoccupent pas de souvenirs cachés, mais aident le patient à surmonter ses symptômes. Freud au contraire, et les freudiens à sa suite, considèrent qu’il faut retrouver les souvenirs pour les mettre en mots, les analyser et se libérer de leur charge affective.

La psychanalyse contribua ainsi à faire chuter l’intérêt pour la « dissociation » et son avatar, la personnalité multiple, pendant la première moitié du 20e siècle. Mais l’idée d’étiologie sexuelle des névroses et du refoulement des traumas, que doit exhumer la psychanalyse, s’implanta dans l’esprit des thérapeutes de la mémoire retrouvée, tandis que les tenants de la théorie du complexe d’Œdipe niaient les allégations des femmes et des enfants, victimes d’abus sexuels. Les représentants du mouvement multiple vouèrent une haine sans égal à Freud. Colin Ross, un des plus grands défenseurs du mouvement, dira : « Freud a fait à l’inconscient avec ses théories ce que New York a fait à l’océan avec ses ordures. » [47]  Le courant féministe méprisa Freud pour avoir voulu cacher que Anna O était elle-même multiple, et non simplement hystérique.

La propagation : un phénomène en partie culturel ?

Nicholas Spanos écrit : « Vers le milieu des années 1980, 25% des patients TPM retrouvaient en thérapie des souvenirs d’abus rituels, et vers 1992, ce pourcentage s’élevait à 50% dans certains services de traitement. »[29]

En 1998, Hacking avait écrit, parlant de la personnalité multiple : « Cette maladie qui semblait inexistante il y a vingt-cinq ans, connaît aujourd’hui un développement sans cesse croissant dans toute l’Amérique du Nord, fait partie intégrante des critères diagnostiques officiels pour désigner ce qui vient d’être rebaptisé « trouble dissociatif de l’identité ». La dissociation en fragments de personnalité aurait pour origine, d’après les théories actuelles, les abus subis lors de l’enfance et longtemps oubliés. »[14]. Hacking voit dans le trouble de personnalité multiple une maladie psychique éphémère, qui appartient à une époque, et à une société, et disparaîtra avec elles, comme a disparu l’hystérie de Charcot après sa mort.

McHugh [15] partage ce point de vue. Le phénomène de personnalité multiple disparaîtra si l’on change de regard et de méthode.

De même, Nicholas Spanos, en 1998 : « Actuellement, le TPM semble être un syndrome culturel. L’ explosion du nombre de cas depuis 1970 paraît être restée confinée à l’Amérique du Nord. Le diagnostic de TPM est très rarement fait en France moderne, en dépit de sa prééminence au tournant de ce siècle en tant que centre d’étude du TPM. Le TPM est également rarissime en Grande-Bretagne, en Russie et en Inde et un sondage récent au Japon n’est pas parvenu à en trouver ne fût-ce qu’un seul cas. »[16].

Le cas de Sheri Storm

Dessin de Sheri Storm : « It is Finished ». «This illustrates my profound desire to finish the healing process by integrating all of my personalities. A beacon of sun sheds proverbial light on the (seemingly) infinite number of alters who were still in hiding and still withholding traumatic memories that my therapist claimed were necessary for my mental health recovery. »

« C’est fini » « Celui-ci illustre mon profond désir de terminer le processus de guérison en intégrant toutes mes personnalités. Un rayon de soleil répand sa lumière proverbiale sur ce qui semble être un nombre infini d’alters qui étaient jusque-là cachés et qui retenaient encore les souvenirs traumatiques que mon thérapeute déclarait être nécessaires à la guérison de ma santé mentale. »

Sheri Storm est une jeune états-unienne qui, entrant en psychothérapie pour soigner insomnie et anxiété liées à son divorce et à sa nouvelle carrière, est internée en hôpital psychiatrique après avoir subi hypnose et administrations de psychotropes par son thérapeute. À l’hôpital, sa mémoire se peuple d’effrayants « souvenirs » et sa personnalité éclate en une myriade d’autres personnalités alternantes. C’est dans le Milwaukee Journal Sentinel, un matin de février 1997, que Sheri Storm lit l’histoire de Nadean Cool, qui  « découvrit » au cours d’une thérapie qu’elle avait été violée enfant, qu’elle avait participé à un culte satanique, mangé des bébés et assisté au meurtre de son meilleur ami. Elle possédait plus de cent vingt personnalités, adultes, enfants, êtres surnaturels et même celle d’un canard. Quand Nadean Cool comprit qu’il s’agissait de faux souvenirs induits  par son thérapeute, elle lui fit un procès et obtint 2,4 millions de dollars de dommages et intérêts. À son tour, Sheri Storm comprend que son trouble de la personnalité multiple est « iatrogène », c’est-à-dire produit par sa thérapie. Toutefois des années après la fin de sa thérapie, elle est toujours tourmentée par ses effets. En 1997, elle intente à son tour un procès à son thérapeute, mais, en 2007, elle attendait toujours que son cas soit jugé pour pouvoir véritablement tourner la page.

Sheri Storm a publié son histoire [4], ainsi que les dessins réalisés sous suggestion pendant son internement, dont celui-ci fait  partie. Il représente ses personnalités multiples.

Sheri est devenue une amie.

Le rôle des thérapeutes

Sherill Mulhern, anthropologue américaine, professeur à l’Université Paris VII et spécialiste des personnalités multiples, décrivit le rôle actif joué par les thérapeutes pour aider les patients à retrouver des souvenirs d’abus rituels sataniques : « Durant les interrogatoires hypnotiques, les cliniciens décrivaient explicitement des scènes de rituel satanique ou montraient aux patients des images de symboles sataniques ; puis, ils s’adressaient à « toutes les parties de l’esprit du patient » ou à «quelqu’un à l’intérieur », lui demandant de lui communiquer par un acquiescement du chef, ou tout autre signal idéomoteur d’acquiescement, de dénégation ou de cessation pré-arrangé, si une partie de l’autre  reconnaissait le matériel satanique… » [33]

Des patients revenus sur leurs « souvenirs » d’abus rituels induits par leur thérapie, témoignèrent du rôle actif des thérapeutes dans ce processus de recouvrement de souvenirs : « Le thérapeute ne cessait de me répéter que le seul moyen de sortir [de l’hôpital] était de commencer à avoir des flash-back et des souvenirs d’abus…Le thérapeute insistait constamment sur le fait que mon père était l’un des agresseurs […] »[34]

Les thérapeutes de la multiplicité firent un savant mélange des conceptions de Janet et de Freud. Spanos écrit : « Les chercheurs modernes, qui diagnostiquent fréquemment le TPM, empruntent à Janet des procédures d’interrogatoires hypnotiques suggestives et de régression en âge pour identifier et traiter le TPM, et à Freud, sa théorie de la séduction pour l’expliquer causalement. » [48]. On connaît maintenant les ravages [49] de ces thérapies lorsqu’elles aboutirent à déterrer des souvenirs d’abus à la pelle, parmi lesquels un bon nombre étaient des faux souvenirs.

 

Notes

[4] Le site Internet de Scientific American et lien direct vers l’histoire de Sheri Storm.

[5] L’âme réécrite, Étude sur la personnalité multiple et les sciences de la mémoire, 1998. Ian Hacking, né à Vancouver en 1936, est un philosophe canadien spécialiste de la philosophie des sciences. Nommé professeur à l’Université de Toronto en 1982, il a occupé la chaire de philosophie et d’histoire des concepts scientifiques au Collège de France de 2000 à 2005. L’idée maîtresse de Hacking est que le trouble de personnalité multiple est le résultat de l’interaction entre certaines personnes et la manière dont ces troubles sont classifiés dans un contexte social et culturel donné. Voir l’interview que lui a consacrée Sciences Humaines en mars 2003.

[15] Paul R. McHugh, professeur de psychiatrie à la Johns Hopkins University et auteur de plusieurs livres dans ce domaine. En 2008,  il a reçu le Sarnat Award de l’ Institut de Médecine de la John Hopkins University pour son travail sur la santé mentale.

[16] Nicholas P. Spanos Faux souvenirs et désordres de la personnalité multiple, 1998, De Boeck University, p. 266

[29] Spanos, p. 312

[33] Mulhern, S. (1993). Le trouble de la personnalité multiple à la recherche du traumatisme perdu, Laboratoire des Rumeurs des mythes du Futur et des sectes, UFR Anthropologie, Ethnologie, Religions des sciences, Université de Paris, France

[34] Spanos, p. 316

[42] Hacking, pp.72-73

[47] Cité par Hacking, p. 220

[48] Spanos, p. 263

[49] Voir note 61

[61] Sheri Storm confirme, dans son message, la conception de Spanos : « Je serais heureuse de partager les informations concernant mes expériences qui pourraient aider vos lecteurs à comprendre que les souvenirs induits, le TPM ou le MPD sont iatrogéniques. En d’autres termes, même si la thérapie elle-même produit des faux souvenirs, il est entièrement possible de PRODUIRE des désordres de la personnalité multiple chez un patient, lorsque les circonstances sont favorables. » Elle ajoute : « L’article Brain Stains a été publié en Amérique, Espagne, Japon, Italie. Ce seul fait est la preuve que ce type de thérapie est largement répandu et continue à l’être. Effrayant et triste (“scary, sad indeed”). Je veux vous remercier pour votre engagement à éduquer et diffuser tout ce qui concerne cette parodie. »